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Financement du terrorisme: la CTAF révèle une mutation silencieuse des circuits financiers en Tunisie

UniversNews (SEF) – La lutte contre le financement du terrorisme (FT) entre dans une nouvelle phase en Tunisie. Dans un bulletin d’analyse stratégique couvrant la période 2020-2025, la Commission Tunisienne des Analyses Financières (CTAF) dresse un constat sans ambiguïté : si les déclarations de soupçon liées au financement du terrorisme restent numériquement marginales, les mécanismes utilisés deviennent de plus en plus sophistiqués, diversifiés et difficiles à détecter.

Au-delà des statistiques, ce document constitue un véritable guide des nouvelles typologies de risque et un signal fort adressé aux banques, compagnies d’assurance, établissements de paiement, institutions financières et autorités de contrôle.

  • Une activité déclarative en forte progression

Entre 2020 et 2025, le nombre total de déclarations de soupçon (DS) reçues par la CTAF est passé de 446 à 1 334, soit un triplement en cinq ans. Cette progression traduit une montée en puissance du dispositif national de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, favorisée notamment par la généralisation de la plateforme GoAML depuis 2021.

Pour autant, les déclarations spécifiquement liées au financement du terrorisme ne représentent qu’environ 1 à 4 % des déclarations reçues chaque année. Une proportion faible qui ne doit pas masquer la gravité des dossiers traités.

  • 104 déclarations, 69 dossiers transmis au Procureur

Sur les cinq dernières années, la CTAF a analysé 104 déclarations de soupçon ayant conduit à la transmission de 69 rapports au Procureur de la République.

L’analyse montre que les principaux déclarants demeurent :

  • Les banques ;
  • L’Office National des Postes ;
  • Les compagnies d’assurance ;
  • Les établissements de microfinance ;
  • Plus récemment les établissements de paiement.

Cette diversification des déclarants reflète également l’évolution des canaux financiers utilisés par les réseaux criminels.

  • Les espèces restent le principal vecteur

Contrairement aux idées reçues, le financement du terrorisme ne passe pas uniquement par des circuits clandestins complexes.

Les dossiers étudiés montrent une utilisation massive :

  • Des espèces ;
  • Des virements internationaux ;
  • Des mandats internationaux ;
  • Des chèques.

Mais le phénomène évolue rapidement.

Depuis 2023, apparaissent désormais :

  • Les wallets électroniques ;
  • Les cartes bancaires internationales ;
  • Les transferts interbancaires locaux de faible montant mais très fréquents.

Cette évolution confirme que les organisations adaptent leurs méthodes aux nouvelles technologies financières afin de réduire leur visibilité.

  • Des montants parfois modestes… mais extrêmement suspects

L’un des principaux enseignements du rapport est que les opérations de financement du terrorisme ne se caractérisent pas nécessairement par des montants élevés.

La CTAF rappelle que les fonds peuvent provenir :

  • De revenus parfaitement licites ;
  • De salaires ;
  • De dons ;
  • Ou encore de petites opérations répétitives.

Ce qui rend leur détection particulièrement complexe.

Les schémas observés reposent souvent sur :

  • Une multitude de petits transferts ;
  • Des retraits immédiats en espèces ;
  • Des comptes de transit ;
  • Des mouvements incompatibles avec le profil économique du client.
  • Les associations sous vigilance

Le bulletin met en évidence plusieurs dossiers impliquant des associations.

Dans un cas particulièrement révélateur, une association caritative recevait des chèques et des versements importants avant d’effectuer :

  • Des paiements vers des hôtels ;
  • Des agences de voyages ;
  • Des compagnies aériennes ;
  • Ainsi que des retraits en espèces,

Sans justification économique apparente.

Les investigations ont ensuite permis d’établir des liens entre son dirigeant et des réseaux terroristes internationaux.

  • Le profil type des personnes concernées

L’analyse statistique fait apparaître plusieurs constantes.

Les personnes physiques impliquées sont majoritairement :

  • Des hommes ;
  • Âgés de 31 à 40 ans ;
  • De nationalité tunisienne ;
  • Résidant en Tunisie.

La CTAF relève également que 16,5 % des personnes concernées figuraient sur des listes de sanctions financières ciblées.

  • Les entreprises également concernées

Le financement du terrorisme ne concerne pas uniquement les individus.

Les personnes morales apparaissant dans les dossiers présentent plusieurs caractéristiques :

  • Sociétés de commerce international ;
  • Associations ;
  • Entreprises relativement récentes ;
  • Structures présentant une activité incohérente avec leurs flux financiers.

La majorité des sociétés impliquées sont immatriculées en Tunisie, mais certaines présentent des connexions avec la Libye, la Turquie, le Mali ou d’autres juridictions sensibles.

  • Le financement du terrorisme se combine avec d’autres formes de criminalité

Autre enseignement majeur : le financement du terrorisme est rarement isolé.

Les dossiers étudiés montrent des liens fréquents avec :

  • Les infractions fiscales ;
  • Le trafic illicite de migrants ;
  • Les escroqueries ;
  • Le faux et usage de faux ;
  • La contrebande ;
  • Les abus de confiance.

Cette convergence confirme la nécessité d’une approche globale de lutte contre la criminalité financière.

  • Les nouveaux « red flags »

Le document se termine par une synthèse particulièrement utile destinée aux professionnels assujettis.

Parmi les principaux signaux d’alerte figurent notamment :

  • Les transferts internationaux répétés provenant de pays à haut risque ;
  • Les dépôts d’espèces suivis de retraits immédiats ;
  • Les comptes alimentés par de multiples donneurs d’ordre sans lien apparent ;
  • Les associations dont les flux sont incompatibles avec leur objet social ;
  • Les clients refusant de fournir les justificatifs KYC ;
  • Les mouvements financiers incohérents avec le profil économique déclaré ;
  • L’utilisation inhabituelle des nouveaux moyens de paiement électroniques.
  • Une feuille de route pour l’ensemble du secteur financier

Au-delà de son intérêt statistique, ce bulletin constitue une véritable feuille de route pour l’ensemble des professionnels soumis aux obligations de vigilance.

Il rappelle que la lutte contre le financement du terrorisme ne repose plus uniquement sur l’identification de transactions importantes ou de circuits internationaux complexes. Elle exige désormais une compréhension fine des comportements financiers, des nouvelles technologies de paiement et des typologies émergentes.

À l’heure où les organisations criminelles exploitent les innovations financières pour contourner les dispositifs traditionnels de contrôle, la capacité des établissements financiers à détecter les signaux faibles devient un enjeu majeur de sécurité nationale. Le bulletin de la CTAF invite ainsi l’ensemble des acteurs à renforcer leurs dispositifs de conformité, leurs outils d’analyse et la formation de leurs équipes afin d’anticiper des risques qui évoluent désormais aussi vite que les technologies financières elles-mêmes.

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