Folie d’un président, folie d’une puissance militaire

Le centre de gravité du pouvoir iranien s’est déplacé du clergé chiite vers les gardiens de la révolution
Cette défaite américano-israélienne montre d’énormes failles et faiblesses stratégiques américaines
Les Etats-Unis sont intoxiqués par les lubies de leurs présidents ou par les « inner circle » (le cercle des intimes) dans le système de décision
Le moyen orient est malade des Etats-Unis : trop de présence, trop de condescendance, trop
d’interventions, trop de morts et trop de sang
Avec Trump, l’OTAN est devenue presque un « service après-vente »
Les refus de survol et le refus d’une aide militaire contre l’Iran marquent une prise de distance entre les Etats-Unis et l’EuropeLes pays du golfe ne sont qu’un « bout de trottoir » pour Washington
UniversNews – Après la trêve ou durant celle-ci, va démarrer le cycle de vengeance, c’est une constante dans le jeu des guerres asymétriques. La coalition israélo-américaine a lancé la première manche, la seconde sera menée par leurs victimes iraniennes, libanaises et palestiniennes. C’est inéluctable. Depuis soixante ans, nous assistons à la même dynamique et cette guerre ne dérogera pas à cette loi. Le régime iranien se vengera des Etats-Unis et d’Israel, c’est dans leur ADN et eux aussi ne dérogeront pas à leurs règles.
Hormis ces deux points, il nous faudra s’armer de précautions pour tirer les premières conclusions et un bilan de cette guerre, une des plus intenses jamais menée par une coalition, une des plus puissantes depuis 1945 contre un seul pays, sous embargo depuis un demi-siècle et entouré de vassaux et de proxys de la coalition israélo-américaine.
Les Etats-Unis par la voix de leur président peuvent se targuer d’une « fausse » victoire militaire, mais dans la réalité des faits c’est une cuisante défaite. Rappelons-le, la guerre de Natanyahou et de Trump avait pour objectif de changer le régime iranien et de provoquer un tel collapsus que le système s’effondrerait en quelques heures. A ce stade, ce résultat n’a pas été atteint. Ils s’agit donc d’une défaite israélo-américain. Le fils du Shah s’est trop vite vu à Téhéran.
Force est de constater que sur ce point stratégique, c’est un fiasco. Tout juste si le centre de gravité du pouvoir iranien s’est déplacé du clergé chiite vers les gardiens de la révolution durant les opérations militaires, mais rien n’interdit de penser que le régime reviendrait vers sa structure initiale dès que les circonstances le permettraient. Trump, sur ce point a été lamentablement défait et avec lui la coalition israélo-américaine.
Cette défaite américano-israélienne montre d’énormes failles et faiblesses stratégiques américaines, que les Etats-Unis ne peuvent plus dissimuler, d’autant plus que ces failles sont anciennes et remontent à la guerre d’agression perpétrée contre l’Irak. La première faille est le relatif isolement des Etats-Unis. Les américains, y compris en occident, ont des « obligés » des « vassaux » ou des « oulacks » comme dans le monde arabe, mais n’ont ni alliés, ni amis, hormis Israel. Les Etats-Unis ont pu masquer leur relatif isolement derrière la crainte qu’ils suscitent et derrière les formes de domination qu’ils exercent sur les autres, mais personne n’adhère à leurs visions, ou très peu, sauf par couardise ou par interêt. Quand cette adhésion existe c’est pour des raisons tactiques et internes comme c’est le cas aujourd’hui avec les partis d’extrême-droite en Europe. Reconnaissons néanmoins que les Etats-Unis ont cultivé leur isolement en le masquant par leur supériorité matérielle, militaire réelle. Mais cette supériorité masquait un vide stratégique depuis au moins un quart de siècle. Même la confrontation avec la Chine manque de substance et de profondeur doctrinale. Partout la règle du « cavalier seul » a été exaspérante, qu’il s’agisse des démocrates ou des républicains, les Etats-Unis dédaignent les autres, même les grandes puissances. En effet, qu’il s’agisse de l’OTAN, de l’ONU, du G7 ou du G20 ou toute structure multilatérale en apparence, il y a l’action américaine et il y a le reste. De la première du Golfe à aujourd’hui en passant par l’action au Kosovo, les Etats-Unis ne sont pas « partageurs » et s’ils devaient l’être, ils ne le font pas dans un sens égalitaire.
La seconde faille est au cœur du système décisionnel américain que révèle cette guerre, comme l’a mis en lumière déjà, la guerre contre l’Irak. Les Etats-Unis sont intoxiqués par les lubies de leurs présidents ou par les « inner circle » (le cercle des intimes) dans le système de décision washingtonien. Dans la guerre qui vient de se dérouler, l’action militaire a été menée par des idéologues, se considérant comme des « croisés », ne cachant même pas leur idéologie suprémaciste, langagièrement proche du nazisme le plus abject, sans égard à l’histoire.
Durant la guerre contre l’Irak, ce fut le même déchainement de haine, jusque dans la troupe entrant à Baghdad avec la chanson « Burn ». Il suffit de visionner les images dévastatrices de la troupe abreuvée de haine de chansons racistes, ordurières pour saisir la profondeur du mal. Il suffit surtout de lire le dernier livre de Matt Kennard « Irregular Army » pour saisir l’ampleur de l’infiltration neo-nazie dans l’armée américaine et comprendre le discours violent du Ministre de la Guerre. Dans le cas de la guerre contre l’Iran la palme de la bêtise revient à ce tatoué qui affirme ouvertement que « Jesus combat au côté de l’armée américaine » contre l’Iran. Une croisade en somme.
Le Vice-Président Vance n’est pas en reste, allant jusqu’à insinuer l’usage de l’arme nucléaire dans le cadre d’une guerre d’agression, jamais justifiée pas même par un simple exposé devant ou une information du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Les citoyens américains, les raisonnables parmi eux, s’il devait en exister encore, devraient considérer cet épisode comme la pire catastrophe politique qui éloigne d’eux les rares amis désintéressés qu’ils pouvaient encore avoir. L’impact est dévastateur sur le peu qui reste de l’image des Etats-Unis à travers le monde. Détester les Mollahs est une chose, effacer une civilisation selon les dires de leur Président, en utilisant l’arme nucléaire, comme l’affirme Vance, l’autre croisé de l’équipe, est tout autre chose.
La troisième faille est à trouver dans le peu de considération que les Etats-Unis ont pour le reste du monde et spécialement le monde arabe et le monde musulman, considérés comme des lieux où on peut aller tuer et charcuter des populations civiles sans même un simple mot de compassion.
Disons-le, au risque de déplaire, le moyen orient est malade des Etats-Unis : trop de présence, trop de condescendance, trop d’interventions, trop de morts et trop de sang. Aucun espace, ni aucun continent, ni aucune civilisation n’a autant été attaquée par les Etats-Unis depuis 1945 comme l’a été le monde arabe, et même des pays qui n’ont jamais attaqué les Etats-Unis, ont été socialement et politiquement démolis par les ingérences américaines, le cas tunisien est à cet égard illustratif de cette présence trop imposante et désormais dangereuse.
A ce jour, peu ont osé le dire et le souligner, mais les ingérences et les interventions américaines dans le moyen orient ont été encore plus dévastatrices que l’ensemble des colonisations européennes.
Les pays arabes du Golfe viennent (enfin) de le comprendre, peut-être un peu trop tardivement. Dans l’équation américaine, ces pays ne comptent pas du tout et ce malgré les milliards de dollars transférés au titre des achats d’armements et autres cadeaux, ils ne sont pour Washington qu’un « bout de trottoir ». A aucun moment, il n’a été tenu compte de l’impact négatif de cette guerre sur leurs économies. L’investissement opéré par les monarchies du golfe dans leur relation avec les EtatsUnis s’est avéré une perte monumentale. Ils se retrouvent aujourd’hui démunis, comme des « ronins » qui ont été trahis par leurs maitre.
La quatrième faille est bien sûr, la mort de l’OTAN, pour l’heure, il s’agit d’une mort politique, mais le temps du divorce approche à grande vitesse. Depuis au moins vingt ans, les Etats-Unis affirment ouvertement que le centre de gravité de leur stratégie, les porte vers l’Asie-Pacifique et que les affaires de la « vieille Europe » ne les concernaient plus. Avec Trump, l’OTAN est devenue presque un « service après-vente » de matériels militaires américains aux armées européennes (toutes sauf la France). L’épisode de la guerre commerciale et l’épisode de la guerre contre l’Iran avec l’impact économique sur l’Europe auquel nous assistons, montrent l’égoïsme américain et que les l’Etats-Unis font peu cas de l’Europe occidentale. Les refus de survol et le refus d’une aide militaire contre l’Iran marquent une prise de distance entre les Etats-Unis et l’Europe. La relation ne tient plus d’ailleurs qu’à travers la relation quasi-personnelle entre Madame Van Der Leyen, le Chancelier allemand et les Etats-Unis. A leur départ, il est vraisemblable que la relation sera différente.
Il est trop tôt pour distribuer les gains et les pertes, mais les Etats-Unis et leur seul allié au MoyenOrient sont au bout de leur « faux concept », celui des accords d’Abraham et de la possible coexistence basée sur la solution des deux Etats. Celle-ci est définitivement caduque, personne ne pourra obliger les Israéliens à respecter la moindre résolution. L’expansionnisme d’Israël qu’avait facilité l’action du Hamas, ouvre un nouveau cycle de guerres interminables, la région a été démolie durablement, personne, ni aucun mécanisme ne seront en mesure de mettre un coup d’arrêt à ces guerres perpétuelles, dont les limites viennent de s’élargir aux pays du Golfe qui se croyaient l’abri des lubies guerrières de leur protecteur : les Etats-Unis.
A la fin des années 1990, certains avaient théorisé le concept d’Etats voyou, vingt-sept ans après on peut étendre le qualificatif au propre berceau de la notion.

