Tunisie : 70 ans après : Pourquoi l’égalité de genre reste une œuvre inachevée ?

Tunis – Univers News. Depuis soixante-dix ans, chaque 13 août, la Tunisie célèbre la fête de la femme. Cette femme, longtemps construite comme figure sociale et symbolique, incarne à la fois pouvoir, résilience et intelligence stratégique. Présente dans l’histoire longue des sociétés, elle a su conjuguer discrètement puissance et adaptation, non par exclusion, mais par des formes d’intégration fondées sur l’empathie, l’ingéniosité et le métissage socio-culturel.
Cependant, cette montée en puissance féminine remet en question un ordre social historiquement structuré autour d’un modèle masculin hégémonique. Celui-ci s’enracine dans un consensus culturel fait de normes, de tabous, de proverbes et de représentations traditionnelles, aujourd’hui en décalage avec les transformations sociales contemporaines. Ce système ne fonctionne plus comme une simple rente symbolique de domination, mais comme une structure en tension, résistante au passage de “l’État de droit” à une véritable “société de droit”.
Dans ce contexte, les acquis juridiques risquent de demeurer des dispositifs formels, de simples “antalgiques” sociaux qui soulagent sans transformer en profondeur les structures du réel.
L’égalité de genre : une greffe encore inachevée
Depuis la promulgation du Code du statut personnel en 1956, la Tunisie a engagé un processus de modernisation juridique important. Toutefois, malgré les stratégies successives visant à rapprocher les normes des pratiques sociales, l’écart demeure significatif entre ‘’ égalité proclamée’’ et ‘’égalité vécue’’.
Les réussites féminines dans l’éducation et les diplômes sont indéniables. Pourtant, elles contrastent fortement avec leur sous-représentation dans les postes de décision. À titre d’exemple, un rapport de l’Union européenne souligne que, bien que les femmes représentent environ 63 % des étudiants et 67 % des diplômés, elles n’occupent qu’environ 15 % des postes de responsabilité.
Cette contradiction interroge : s’agit-il d’une résistance structurelle du système masculin, ou également d’une fragmentation des dynamiques sociales féminines elles-mêmes, entre intégration, reproduction des normes sociales et inégalités internes ?
Ainsi, la reconfiguration des identités de genre apparaît comme une “greffe sociale” encore incomplète, parfois rejetée par un tissu socioculturel marqué par des résistances profondes et durables.
Entre progrès juridique et inertie culturelle : une révolution inachevée
Malgré les avancées indéniables, les inégalités persistent dans des domaines fondamentaux : droit successoral, organisation familiale, répartition des rôles conjugaux ou encore garde des enfants. Ces déséquilibres traduisent des compromis historiques, où le droit a évolué plus vite que les mentalités.
Cette situation renvoie à ce que Pierre Bourdieu a conceptualisé comme une forme de ‘’ violence symbolique’’ : une domination invisible, intégrée et parfois légitimée par le consensus social lui-même.
Dans ce contexte, certaines femmes intériorisent encore les inégalités comme relevant de l’ordre du destin, tandis que d’autres, plus conscientes des rapports sociaux, tentent de déconstruire ces logiques sans toujours disposer des leviers collectifs nécessaires.
Une transformation sociale encore inachevée
Le projet de réinvention des identités de genre se trouve aujourd’hui pris dans une tension permanente entre héritage culturel andro centré et modernisation institutionnelle.
L’homme tunisien lui-même est traversé par une bipolarité identitaire entre traditions et modernité, entre normes héritées et aspirations contemporaines, entre ‘’l’être ‘’et ‘’le paraitre’’ . De leur côté, certaines femmes, malgré leur niveau d’instruction élevé, restent socialement insérées dans des logiques contradictoires, entre autonomie et reproduction de schémas culturels anciens.
Sans transformation profonde des mentalités, les avancées juridiques risquent de rester limitées dans leur portée réelle.
Vers une révolution culturelle et cognitive du genre
La femme tunisienne a contribué de manière décisive à des avancées majeures : accès à l’éducation, droit au travail, interdiction de la polygamie, consentement au mariage. Toutefois, des inégalités structurelles persistent et témoignent d’un déséquilibre encore profond dans les rapports sociaux de genre.
Ce constat impose de dépasser une lecture strictement juridique de l’égalité. Il s’agit désormais d’engager une transformation culturelle, cognitive et symbolique des représentations sociales.Comme l’ont souligné les penseurs des Lumières, notamment Kant, Rousseau et Montesquieu, les droits ne prennent sens que lorsqu’ils sont socialement incarnés. De même, pour le sociologue Mohamed Kerrou, une autre révolution est nécessaire : non seulement juridique, mais aussi de conscience , culturelle et civique, afin de refonder le vivre-ensemble tunisien.
Pour une intelligentsia organique et une nouvelle grammaire sociale
La Tunisie contemporaine se trouve à un moment charnière : entre héritage et modernité, entre continuité et rupture. Cette tension appelle l’émergence d’une intelligentsia organique, au sens gramscien du terme, capable de penser un projet collectif inclusif.
L’enjeu n’est pas uniquement d’ajuster les lois, mais de transformer en profondeur les modes de pensée, les imaginaires sociaux et les pratiques quotidiennes du vivre-ensemble.
Dans cette perspective, l’égalité de genre ne peut être réduite à un dispositif normatif. Elle doit être pensée comme une refondation des rapports sociaux, une “symphonie des différences” où masculin et féminin cessent d’être des rapports hiérarchiques pour devenir des forces complémentaires.Comme le rappelle Daniel Goleman, dans une sagesse managériale :’’ l’art de gouverner et de vivre ensemble réside dans la capacité à articuler ces deux dimensions : deux forces d’un même système social, dont l’équilibre conditionne la liberté et la justice ‘’.
Hédi Cherif
Sociologue



